Sensitive

Shenaz Patel

Shenaz Patel est née à l’Île Maurice en 1966. Sensitive a remporté en 2003, l’année de sa parution, le prix d’Issy-les-Moulineaux du roman francophone.

Avec seulement 94 pages, ce petit livre est surprenant et nous offre un condensé d’émotions.

L'histoire :

Anita a onze ans et vit sur une île paradisiaque, sans avoir jamais bougé ni vu la mer. En s’adressant à son Bondié (comprenons Bon Dieu), elle raconte son enfance bafouée, ses larmes, son regard sur Mam, sur la bienveillante Nadège, l’école, les amis…

Face aux désillusions de sa cruelle existence, Anita pourra-t-elle garder la foi ?

Mon avis:

Sensitive est le nom d’une plante, très présente à l’Île Maurice, qui se referme au moindre contact, puis se rouvre lorsqu’il n’y a plus de danger.

Anita a-t-elle le pouvoir de se rouvrir ?

 

Je suis immédiatement rentrée dans le phrasé candide mais pourtant si mature d’Anita. Les mots et expressions sont ceux d’une enfant, mais ce qu’ils cachent sont le reflet d’une réflexion bien plus accomplie, empreinte d’une vérité poignante. L’on fait directement connaissance avec cette enfant des quartiers extrêmement pauvres qui s’exprime avec le cœur et fait vibrer nos tripes, en s’adressant à Dieu, son Bondié, son ami, son confident, son échappatoire. Elle voudrait être ordinaire, vivre des choses ordinaires de son âge, mais se sent « comme un grand tas de confettis. […] lancés en l’air […] seuls, fanés, sur des planchers parcourus par de grosses chaussures qui menacent à chaque instant de les écraser […] » « […] je crois que ce n’est pas si formidable que ça une vie de confettis. » Anita entend que « les enfants sont les adultes de demain » et aimerait que l’on dise qu’ils sont les « enfants d’aujourd’hui », tout simplement.

Elle voudrait vivre sa vie, Anita. Aller à l’école tous les jours, se sentir aimée, protégée. La réalité est tout autre.

 

Les émotions, les ressentis, les peines et les joies (si infimes) … tout est subtilement dévoilé sans être dit. Il se dégage de ce tout petit roman une multitude d’émotions qui bousculent, qui effraient. Qui révoltent !

Même si l’auteur transmet aussi l’humour dans les écrits d’Anita qui se livre à son Bondié comme à son journal intime, ses mots sont puissants et douloureux, son espoir est vain.

C’est le réalisme qui nous saisit dans ce roman où la narratrice n’a que onze ans ! Elle nous raconte ce qu’elle vit avec une résignation qui n’a d’égal que la souffrance de son histoire.

Une mère dans le déni. Un ami, Garson, sans aucune identité, à la triste destinée. Et puis Lui.

 

Shenaz Patel raconte la misère, la violence, l’indicible, avec la lucidité évidente d’une gamine – parmi tant d’autres – qui doit se taire.

La fin nous laisse une boule dans la gorge, un sentiment étrange situé entre colère et… satisfaction.

Ce roman est très bien écrit, éloquent, perturbant, et ne relève malheureusement pas d’une simple fiction. Ce que vit Anita existe, à Maurice, comme partout ailleurs, et l’auteur nous livre avec pudeur et lucidité une réalité bien dramatique.

Un texte où l’on devine l’horreur, voire l’enfer.

Un texte sensible, violent, pénible, touchant, navrant et douloureux.