Rien ne s'oppose à la nuit

Delphine de Vigan

Les écrits de Delphine de Vigan sont parmi les premiers que j’ai découverts. Autant j’aime son écriture, les sujets abordés et la façon dont elle les traite, autant tout ne m’a pas toujours laissé un souvenir impérissable. C’est donc un peu sur mes gardes que j’ai abordé Rien ne s’oppose à la nuit, ce roman publié en 2011, qui m’intriguait tant, au-delà de son succès.

Bonne pioche. Du grand de Vigan.

Et la photo de la couverture (Lucile) est magnifique... j'adore ! 

L'histoire :

Je vous livre la quatrième de couverture telle que le livre la présente : « Ma famille incarne ce que la joie a de plus bruyant, de plus spectaculaire, l'écho inlassable des morts, et le retentissement du désastre. Aujourd'hui je sais aussi qu'elle illustre, comme tant d'autres familles, le pouvoir de destruction du verbe, et celui du silence. »

Je l’avoue, sans s’être renseigné avant, il n’est pas facile pour le lecteur de s’accrocher à l’intérêt que présente ledit résumé, mais force est de constater qu’il suscite pourtant une curiosité quant au sujet.

Mon avis:

J’avais un peu peur du côté impudique de ce que j’allais découvrir, et même s’il est vrai que le récit tranche dans le vif, il nous livre un grand moment de lecture, à la hauteur de son succès éditorial. J’ai embarqué dès la première ligne et débarqué au dernier mot de la dernière page.

Les mots coupent, heurtent, violent, grondent, claquent, résonnent pour secouer en nous le voyeurisme inéluctablement lié à une autobiographie, car en lieu et place d’un roman, il s’agit bien d’un récit autobiographique. Le livre démarre avec l’annonce du décès de la mère de la narratrice (de l’auteur, donc) et nous apprend que c’est cette dernière qui a trouvé le corps.

 

Delphine de Vigan nous emporte dans une intimité dérangeante et bouleversante. L’histoire d’une véritable malédiction qui interroge, un drame familial – son drame, sa famille – couché sur le papier sans filtre, sans gêne ni pudicité.

Elle y expose sa mère, atteinte d’une maladie mentale, mais aussi l’implication (la responsabilité ?) des membres de sa famille si spéciale. Un tableau de personnalités originales, embourbées dans un bonheur hors-norme ou une tristesse bien légitime. Ses grands-parents, ses oncles et tantes, sa sœur Manon si proche d’elle… Le lecteur est spectateur du marasme familial dans lequel l’auteur a dû trouver sa place. Les personnages sont appelés par leur prénom ; la mère – personnage central – est l’énigmatique Lucile.

Sont dénoncés, entre autres, les dérives de la bipolarité, les ravages psychologiques sur l’entourage du malade, l’indifférence d’un système psychanalytique qui occulte le devoir d'assistance envers une patiente sombrant dans la folie.

L’auteur livre des chapitres entiers de la vie de Lucile et donc de la sienne… de ceux qui ont gravité autour de sa mère. Un récit intime pour une histoire familiale qui peut être la nôtre. Au fil du livre, l’on comprend que ses proches se sont ouverts peu à peu à Delphine de Vigan pour dévoiler les non-dits et les tabous que cette grande famille – dépeinte comme une belle tribu unie – aura marqués au fer rouge. Témoignages édifiants, enregistrements, vidéos et écrits ont donc aidé l’auteur dans la construction de cette riche autobiographie.

Page 260 : « J’ignore comment ces choses (l’inceste, les enfants morts, le suicide, la folie) se transmettent.

Le fait est qu’elles traversent les familles de part en part, comme d’impitoyables malédictions, laissent des empreintes qui résistent au temps et au déni. »

Audacieux, violemment intime, le récit est celui de rapports familiaux complexes et destructeurs, celui de l’indifférence, aussi. Il nous plonge dans les déviances et les crises de folie de Lucile, dans les dégâts plus ou moins visibles sur son existence et celle des membres de sa famille. Je n’ai aucune compétence ni prétention à l’analyse psychologique d’un tel héritage génétique, mais force est de constater que c’est encore dans l’enfance que se trouvent l’explication, les fondations du parcours de vie de l'adulte que nous sommes. Quelle peut être la part de responsabilité des parents de Lucile, figés derrière un verni brillant ?

De camisoles chimiques en nombreux séjours en institut, de noyades en sauvetages, de plongées dans l’enfer de la dépression aux retours à la surface... Les victoires admirables de Lucile transmettent l'espoir, la volonté, l'amour… Quelle claque !

Je n’ai pas ressenti pour autant dans le récit de l’auteur d’aspect plaintif ou indubitablement douloureux. Juste une thérapie par l’écriture pour comprendre comment, finalement, Delphine et sa sœur ont été spectatrices du naufrage de leur mère.

Page 340 : « Pendant des années, j’avais eu honte de ma mère devant les autres, et j’avais eu honte d’avoir honte. »

 

Rien ne s’oppose à la nuit est le portrait d’une mère imparfaite en proie à ses démons, mais véritablement aimée par ses enfants. C’est l’histoire de la propension à pardonner. Un hommage à la résilience. Un cri d’amour pour exorciser la souffrance.

Je salue le courage de Delphine de Vigan et le talent qui en découle.