La presse mauricienne : un grand moment de lecture !

Sur le thème de l’expatrié à Maurice et ses aventures trépidantes dans sa nouvelle vie créole, j’ai consacré, c’est vrai, bon nombre de posts de ce blog. Les joies et les surprises à l’arrivée ; le kreol chantant que l’on ne koz qu’ici ; les jobs si singuliers que l’on ne trouve qu’ici ; le fonctionnement administratif de l’île, si particulier, voire archaïque ; les règles de conduite faisant pâlir à chaque intersection le bon petit chauffeur français imaginant encore naïvement que les panneaux de signalisation sont universels ; l’importance du lieu de résidence et de ses voisins (moineaux, tourterelles, hospitaliers et inhospitaliers)… alors, que dire de plus que vous ne sachiez déjà et qui soit politiquement correct ? D’autant que sur l’île, tout est à l’arrêt depuis deux mois en raison du COVID, et à part les supermarchés et galeries commerçantes, rien n’est accessible ! Ainsi, en attendant de refaire un peu de tourisme pour vous en mettre plein la vue, ou de vous pondre un article complémentaire sur le mauvais alignement de Mars avec Vénus, j’ai décidé d’évoquer un sujet notable qui réserve chaque jour à l’habitant de l’île un grand moment de lecture : la presse mauricienne.


Je crois que l’on peut dire sans trop se tromper que l’on trouve à Maurice plus de quotidiens publiés qu’à Paris ! Et tout ce qui y est écrit est parole d’évangile ! Les trois principaux sont l’express, Le Défi, le mauricien, mais l’on peut aussi lire ici le Mauritius Time, le mazavaroo, le Week-End, Le Dimanche L’Hebdo, le kozé RodrIguais, le Sunday Times, le 5Plus, et bien d’autres encore. Considérant que chaque canard apporte son soutien à un groupe de pression politique ou ethnique, ça vous donne une petite idée du nombre qu’ils sont ! Ayo, bonom !

Sans parler de la presse indienne (First India, The Indian Express, etc.), qui s’invite largement sur les présentoirs de l’île, et autres éditions spéciales, gazettes et gratuits de tout type et tout format. De quoi inspirer n’importe quel constipé ou fournir au corbeau du quartier un stock mensuel de lettres et caractères à couper, trier, coller, en vue de nuire à ses pires ennemis.


En premier, dans cet assortiment hétéroclite de journaux aux couleurs locales, ce qui frappe le lecteur (ou plutôt ses yeux), c’est la mise en page, ou devrais-je dire l’absence de mise en page. Considérant que la Une d’un journal est la seule page visible avant l’achat, son contenu doit donc impérativement attirer l’œil du consommateur, capter son intérêt. Ah ça ! il est attiré, l’œil, tant couleurs et typographie s’agglomèrent sans style particulier dans un espace surchargé où petits, moyens et gros titres côtoient photos et encarts publicitaires en tout genre. Je ne mets pas en doute le travail des journalistes quant à l’intérêt des informations mises en avant (quoique pas toujours véritablement exaltantes, mais n’oublions pas que nous sommes sur une petite île), il n'empêche que les premières pages sont souvent très brouillonnes, entachant quelque peu la crédibilité des propos. Je ne sais pas ce que l’on exige exactement des « concepteurs » en matière de compétences professionnelles, mais à priori, nul besoin de qualités affermies en graphisme, maquettisme ou illustration. Remarquez, lorsque l’on sait qu’en France, sur un total de 243 supports, le magazine Auto Plus arrive en vingt-neuvième place du classement « diffusion presse 2020 de l’Alliance pour les Chiffres de la Presse et des Médias » et que Voici et Closer se hissent eux respectivement à la quarante-cinquième et quarante-sixième position, force est de constater que ce qui fait vendre, c’est bien l’enchevêtrement de gros titres bigarrés, pas toujours significatifs, et d’images superposées, pas toujours très nettes ! Quoique, je me demande tout de même si le Figaro et Ouest France ne perdraient pas un peu de leur sérieux sans le respect de leur charte graphique et l’alignement au cordeau de leurs colonnes de texte. Quoi qu'il en soit, la plupart des quotidiens locaux ressemblent de prime abord à des feuilles de chou "people" ! Que dire alors de la qualité des photos illustrant certains articles ? Floues, pixélisées, peu vendeuses, en somme !


Ce qui surprend ensuite l’abonné, c’est le contenu en lui-même, et son aspect rédactionnel. Bon, d’accord, la période est mal choisie pour évoquer la diversité journalistique des sujets, crise pandémique oblige ! Chaque jour, une dizaine de pages ou d’articles rappelle à l’abonné que le nombre de cas positifs au COVID est alarmant, que le masque est à porter sur la bouche ET sur le nez (et non sur le menton OU sur le coude), que le terme de « distanciation sociale » manifestement ignoré par la population doit être maintenant sérieusement intégré sous peine d’être fortement amendé, que les rassemblements de plus de dix personnes sont interdits (y compris – et surtout – les jours de fêtes religieuses, et on en dénombre sur l’île pas moins de quinze !), et que du non-respect de ces consignes, pourtant pas bien compliquées à assimiler, dépend la reprise économique de l’île et la réouverture des frontières aux touristes. Étant donné qu’est régulièrement évoqué un potentiel lockdown (confinement) d’urgence à venir si la population continue de faire fi des mesures sanitaires, nous sommes encore loin du retour à la normale ! Bref, depuis des semaines, tous les quotidiens mettent en avant la responsabilité de chacun (y compris celle du gouvernement) et la mise en danger d’autrui. Espérons que ladite information – diffusée à grande échelle dans tous les canards locaux – finira par pénétrer la conscience collective.


L’on trouve dans la presse mauricienne toutes les rubriques constituant un bon bulletin d’information : des gros titres à l’horoscope, en passant par les pages sportives et les petites annonces, tout ça agrémenté de photos, dessins, portraits… en couleur, pour le peps ! Jusque-là, tou korek, bann kamarad ! Je ne reviendrai pas sur l’horoscope, cette fantasque arnaque astrale qui consiste à prédire au gentil poisson qui n'a rien demandé une rencontre avec un taureau mal luné qui lui foutra sa journée en l’air. Ni sur le sport, auquel je ne m’intéresse généralement pas, même s’il s’agit de la compétition de natation dans la piscine de Calebasses, des joueurs d’un club local de Super League non payés depuis trois mois ou des Championnats d’Afrique Seniors de judo à Dakar qui accueilleront cette année deux mauriciennes, mais sans chef de délégation ; pas de bol ! Quant aux pages consacrées aux courses hippiques, elles se tournent par dizaines ! Comment vous dire que, personnellement, cette succession – sous forme de tableau sur des pages entières – de noms farfelus, dates, chiffres, codes et lettres, en vue de vous aider à miser sur le bon canasson, me filent la migraine ! À propos des petites annonces, si je vous dis que sont vendus des baignoires à oiseaux, des bombes aérosol (l’annonce ne précise pas si elles sont neuves), des coussins tachés et des tabourets dépareillés (ou inversement), ou encore des rouleaux de scotch (Ah, ben, là non plus, aucun détail sur ce qu’il en reste d’utilisable !), ai-je vraiment besoin d’insister sur l’intérêt de ladite rubrique ?


En revanche, au sein de la presse mauricienne, il y a tout le reste, et comme je vous l’annonçais en titre, certains articles réservent de grands moments de lecture !

Pour l’heure, les gros titres traitent majoritairement de la pandémie, mais ils font aussi la part belle à toutes sortes de sujets et faits divers, parfois franchement glauques. Accouchements qui tournent au drame : bébé décapité, compresses oubliées dans l’abdomen, etc. Ben tout le monde sait que bien des choses peuvent être égarées par les chirurgiens en pleine intervention ! Cadavre d’un quarantenaire porté disparu depuis deux mois retrouvé dans un congélateur. Trafics de drogue, arrestations, saisies record d’héroïne et cannabis ; la dernière prise était enterrée juste à côté du Club Med de Pointe aux Canonniers, ça la fout mal ! Tabassages d’épouses dans les règles (de plus en plus fréquent) : « Ben quoi, elle voulait pas me faire à bouffer parce que j’avais passé la journée au bar avec les potes à dépenser mes huit-mille roupies de paie (environ 166€). Je lui en ai collé une bonne ! » Recrudescence d’abandons de bébés dans les hôpitaux (et dire que certains attendent des années pour adopter un nourrisson de… cinq ans !) Délits de fuite après accidents de la route ayant fait des morts. Plaintes déposées par des contribuables contre des policiers jugés trop zélés. Histoires invraisemblables de tests PCR négatifs, mais finalement positifs, le tout révélé aux concernés par le labo dix jours après et par téléphone. Et j’en passe !


Évidemment, il y a plus gai, plus cocasse. Nitish, artiste peintre, nous parle des pots en terre cuite abîmés qu’il a transformés pendant le confinement en œuvre d’art (gigantesque photo à l’appui), pendant que Corinne propose de la pyrogravure sur des planches à découper en bois. J’ai pas dit « plus intéressant », j’ai dit « plus cocasse » ! Saadiya s’est trouvé une passion pour la pâtisserie, Chitra fait du crochet et Émilie des cosmétiques maison. Chacun son truc !

Il y a aussi des articles sur le surpoids et l’obésité chez les chiens : une page entière ! Sur l’arrestation en Inde de singes dressés pour voler ; l’article ne dit pas si les macaques ont fait appel à un avocat. Sur le lancement par Lottotech (l’équivalent de la Française des jeux) du loto en ligne à Maurice : sacrée révolution ! Sur le vol d’un lave-linge et d’un micro-onde à Pereybere, une commune du nord ; un jeune couple s’installerait-il dans le coin ? Ou encore la fauche de deux portables dans une maison à Cité la Cure, près de Port-Louis. Précision pour ce dernier larcin : « Les pièces à conviction non pas été retrouvée. » Votre rétine aussi est attaquée ? Sans oublier les pages entières sur la politique. Ah, la politique ! Non, vous n’aurez aucun commentaire, zéro polémique ! Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’ici, tout est politisé, et qu’il existe autant de sombres affaires de corruption que de partis politiques. Mais sur le chapitre, Maurice est loin d’être en tête, vous en conviendrez. Je dis ça, je ne dis rien !

Bref, à l’instar d’une grande enseigne commerciale française : dans un quotidien mauricien, « tu trouves de tout si t’es malin » !


Alors qu’une large majorité de la nation ne s’exprime qu’en créole et que le business se traite, lui, all in english (aucun métier ou fonction professionnelle n’est d’ailleurs nommé en français), les journaux mauriciens sont, à quelques exceptions près, écrits en français. C’est un héritage historique bien ancré. Mais ce qui est amusant, c’est d’y trouver pléthore de termes, expressions et phrases entières anglophones, ou encore des articles subitement et intégralement rédigés en anglais, au milieu des colonnes de textes en français. De plus, au fil des rubriques, bon nombre de témoignages et interventions en créole s’insèrent çà et là dans des propos formulés dans la langue de Molière.

C’est cette particularité chère au pays qui fait sa saveur, vestige d’un passé colonial franco-anglais dont l’Île Maurice reste fière.

Ainsi, certains titres sont rédigés tout en anglais pour être développés tout en français ; cherchez l’erreur ! Des articles sont totalement mixtes au sein d’un même paragraphe, alternant les écrits dans l’une et l’autre langue avec un naturel désarmant. Sur une même page, les grilles de mots croisés sont en anglais, celles de mots fléchés en français, les Sudoku, eux, sont pour les polyglottes !


Autre particularité – en dehors bien sûr des fautes d’orthographe et de frappe, des oublis de mots et de ponctuation – : l’utilisation abusive des sigles et acronymes. Je pense qu’en quantité, Maurice en a la palme. Et plus on en utilise dans les médias – à l’oral comme à l’écrit – mieux c’est ! Ça fait bien, ça fait pro ! Dans toutes les branches (économique, sociale, politique, culturelle), on s’enorgueillit d’une foultitude de sigles que la majorité des lecteurs ou auditeurs des radios locales ni ne connait ni ne comprend. Leurs significations et origines sont toujours anglaises. Pris au hasard dans deux courts articles de l’édition du mauricien du 11 mai 2021 dont je ne développerai pas le contenu pour ne pas vous perdre avant la fin du post (et ne pas avoir à vous expliquer ce que moi-même je n’ai pas compris), on peut lire par exemple : DPP, OECD, IJLS, CPD, UOM, et bien d’autres encore ! Comme cela ne vous apportera rien de plus, je ne poursuivrai pas l’énumération ; vous aurez compris l’idée !


Comme c’est toujours par l’image que l’on conceptualise le mieux, je vous ai fait une toute petite revue de presse, c’est cadeau :-) !


Vous constaterez qu'il n'est pas toujours évident sur les premières pages des journaux (première galerie), de repérer leur nom au milieu d'un contenu très dense.

Dans la troisième galerie, la chaîne de grandes surfaces Winner's avertit sa clientèle qu'un inventaire l'oblige à fermer le magasin de Trianon le 10 mai. Ok. L'ouverture est programmée à 16h00, mais ce que l'on ne saisit pas, c'est quel jour ! Lol

La photo d'à côté représente Ayushmann Khurrana et Tahira Kashyap (à vos souhaits !), couple d'acteurs stars de Bollywood adulé à Maurice. Le moins que l'on puisse dire, c'est que le cliché les valorise ! Double Lol ! Je précise : je n'ai absolument pas zoomé l'image pour la capturer, les pixels sont d'origine ! Elles ne sont pas belles, nos vedettes ? Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais moi, je vois deux statues de cire.


Exemples de premières pages de journaux, aucun lien ne vous dirige vers leur contenu, il s'agit juste d'illustrer mes propos :



Exemples de textes où se mêlent le français et l'anglais :





Quelques faits divers :




Et au cas où cela vous intéresserait quand même, les traductions des sigles si chers à nos mauriciens :

DPP : Director of Public Prosecutions.

OECD : Organization for Economic Cooperation and Development

IJLS : Institute for Judicial and Legal Service

CPD : Continuing Professional Development

UOM : University of Mauritius

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