Petit pays

Gaël Faye

Encore un premier roman, et quelle révélation ! Je suis toujours sidérée par ces auteurs qui parviennent à manier l’histoire (sens propre et figuré) et l’écriture, le fond et la forme, aussi brillamment ! Gaël Faye est un auteur-compositeur-interprète franco-rwandais au talent d’écrivain incontestable. Une belle découverte que ce petit livre de 218 pages, prix Goncourt des lycéens 2016.

L'histoire :

Gabriel, né d’un papa français et d’une maman rwandaise – Tutsi –, raconte son enfance auprès des siens, sa petite sœur Ana, son coin de paradis, son pays… petit pays : le Burundi. Ses parents se séparent en même temps que la guerre éclate ; Gabriel n’a pas dix ans quand son univers s’effondre.

Mon avis:

Gabriel est aujourd’hui un jeune homme de trente-trois ans qui vit en banlieue parisienne, a « un emploi stable, un appartement, des loisirs, des relations amicales ». Mais entre trajets en RER et rencontres d’un soir, sa vie est morne. Le lecteur est immédiatement frappé par l’inconsolable tristesse qui l’habite, liée à son déracinement, son obsession du retour au pays.

« Ma vie ressemble à une longue divagation. Tout m’intéresse. Rien ne me passionne. Il me manque le sel des obsessions. Je suis de la race des vautrés, de la moyenne molle. […] Je ne me reconnais pas. Je viens de si loin que je suis encore étonné d’être là. […] Je ne les écoute plus. Je respire mal. »

Les dix premières pages (prologue et introduction) révèlent le contexte, et c’est avec grand intérêt que le lecteur se plonge alors dès le premier chapitre dans les souvenirs de Gabriel au début des années 90. La vie au Burundi, sa mère ayant fui le Rwanda voisin en 1963 lors d’une nuit de massacres, les Hutu aux gros nez, les Tutsi aux nez fins, le Zaïre tout proche où vit Jacques, un vieil ami belge de la famille, avec son arrogance et sa tripotée de serviteurs…

 

La lecture est fluide, car l’écriture de Gaël Faye est juste et belle. Non autobiographique, mais largement inspiré de la vie de l’auteur, ce roman dévoile une tranche de l’histoire mondiale pourtant encore si peu connue : le génocide rwandais. C’est avec la fraicheur des mots et la candeur du regard de ce petit garçon qui ne sait à priori rien de ce qui se passe dans son pays que l’on lit le racisme ethnique omniprésent, les dérives de la colonisation, la culture africaine, le quotidien des gamins heureux, celui des couples mixtes voués à ne pas se comprendre, le sentiment de rejet et le mal-être des exilés ; ceux qui ont fui les tueries pour être finalement confrontés à d'autres difficultés : des problèmes de réfugiés.

 

La narration est légère, agréable, simple, mais subtile et parsemée d’humour ; elle en devient d'ailleurs totalement bouleversante.

Le lecteur est happé, tourne les pages avec avidité. Veut savoir, découvrir, vivre l’histoire avec son jeune héros, à travers ses yeux qui ne voient pas, son cœur qui refuse de haïr.   

Petit pays, c’est le bonheur de Gabriel dans son quartier de Kinanira, à Bujumbura (capitale du Burundi), au fond de son impasse avec ses amis, dans son école française. C'est l’insouciance, les rires, les fleurs, les parfums, la terre, la beauté des lacs et des collines. Il ne veut pas choisir de camp, ne veut pas voir – ou accepter – ce qui se déroule sous ses yeux d’enfant et qui est en train de bouleverser les populations burundaises et rwandaises. Il découvre chez une voisine la lecture et s’y réfugie. Le Burundi, c’est chez lui, chez eux ; pourquoi cette mère si malheureuse lui affirme le contraire ?   

1993, l’espoir d’une démocratie : les premières élections présidentielles au Burundi. L'élection de Melchior Ndadaye, du groupe ethnique des Hutus. Puis la dégringolade, la haine, les massacres de milliers de Tutsis, le coup d'état, la rébellion, l'extermination de milliers de Hutus... L’horreur absolue.

 

En parlant du nouveau président, Melchior, le petit Gaby pense « qu’il aura moins mal à la tête que ses prédécesseurs ». « Les présidents militaires ont toujours des migraines. C’est comme s’ils avaient deux cerveaux. Ils ne savent jamais s’ils doivent faire la paix ou la guerre. » 

En parlant des hommes de pouvoir occupés à fabriquer des projets de destruction : « Un spectre lugubre s’invitait à intervalle régulier pour rappeler aux hommes que la paix n’est qu’un court intervalle entre deux guerres. »

En parlant de son petit pays en guerre, Gaby explique : « Ce pays était fait de chuchotements et d’énigmes. Il y avait des fractures invisibles, des soupirs, des regards que je ne comprenais pas. »

En évoquant la guerre au Rwanda : « […] le Rwanda était devenu un immense terrain de chasse dans lequel le Tutsi était le gibier. Un humain coupable d’être né, coupable d’être. »

« Le génocide est une marée noire, ceux qui ne s’y sont pas noyés sont mazoutés à vie. »

 

L’auteur nous offre un témoignage édifiant sur la persécution, la cruauté, la violence, mais avec une poésie et une tendresse remarquables. Quel exploit !

Petit pays, c’est l’innocence, la joie de vivre de l’enfance, face à la bestialité des hommes, la déchirante bascule du paradis à l’enfer, mais au travers d’un récit aussi poignant que malicieux.

 

Un petit roman pour un petit pays, un immense talent pour une énorme claque !

 

 

Petit pays, le film.

Il y a pour moi très peu d'adaptations cinématographiques à la hauteur des oeuvres littéraires originales ; les réalisations sont souvent trop éloignées desdits romans, décevantes, et ne rendent pas honneur au succès de ces derniers. Mais je dois bien le dire, le film d'Éric Barbier avec Jean-Paul Rouve, sorti en 2020, est réussi et très proche du livre de Gaël Faye. Mis à part quelques absences et raccourcis – quel difficile exercice que celui de retranscrire en moins de deux heures des centaines de pages et détails – il reste surprenant, réaliste et touchant. La bande son est magnifique.

César de la meilleure adaptation !

À voir.