Nickel Boys

Colson Whitehead

Première œuvre du circuit international de la BO (Bibliothèque Orange) démarré ce mois-ci, et j’ai entre les mains un Prix Pulitzer ! Je suis ravie, bien sûr, et avant de m’y plonger, me dis qu’il va se révéler exceptionnel… Bilan de la lecture : du très bon, certes, mais pas non plus du grandiose. J'espère potentiellement m’emballer pour d’autres romans de la BO à venir qui me séduiraient davantage. 

L'histoire :

Elwood Curtis est un jeune garçon prometteur, idéaliste, généreux… et noir. Dans l’Amérique des années 60, et plus précisément la Floride ségrégationniste, ce détail devient pour tout un peuple le fardeau de toute une vie. Élevé par sa grand-mère Harriet après que ses parents soient partis chercher fortune ailleurs en l’oubliant, le jeune Elwood fait la fierté de cette dernière, à conditions qu’il reste bien « à sa place », du côté de la bonne couleur. Véritable admirateur du Révérend Martin Luther King, messager de la paix et de l’espoir, Elwood se destine bientôt à de brillantes études universitaires. Le matin de ladite rentrée et à la suite d’une erreur judiciaire, sa vie bascule dans l’horreur lorsqu’il intègre la Nickel Academy, une maison de correction pour délinquants.

Mon avis:

Je crois qu’en fait, au travers de ladite mention de la récompense universitaire américaine, j’attendais trop du livre, enfin, de son auteur. C’est malheureusement souvent le cas avec les Prix Goncourt, Renaudot, Pulitzer… et pourtant bien des fois le soufflé retombe.

Attention, je ne dis pas que ce roman est mauvais, loin de là !

Nickel Boys est construit sur les bases d'une histoire vraie, romancée comme il faut, très bien écrit (et traduit, j’y reviens ci-dessous), vous emportant dans les méandres d’une réalité ségrégationniste américaine pas si lointaine, au travers du parcours d’Elwood Curtis rendu particulièrement attachant dès les premières pages. L’adolescent fait de la défense des droits civiques un combat loyal et juste, quelle utopie !

La plume de l’auteur est sensible, son style impeccable, le sujet traité parfaitement documenté. J’ai été très agréablement surprise à la lecture des premières pages par l’excellente traduction de l’américain au français par Charles Recoursé. J’accorde à l’action une importance majeure, car bon nombre de livres étrangers m’ont par le passé laissée perplexe quant à la qualité de leur traduction. Je ne suis pas spécialiste, considérant au contraire que celle-ci est chose on ne peut plus pointue et extrêmement délicate. Mais la lecture d’une œuvre dans sa fluidité et sa compréhension, en plus d’être liée à la bonne articulation des phrases et paragraphes et à leur ponctuation bien sûr, dépend surtout des mots choisis et pesés. Belle prouesse que celle d’une bonne transcription !

 

Colson Withehead possède une écriture sobre et tranchante à la fois, cachant intelligemment derrière son texte une vérité qui dérange, une violence de situation. Le tragique sans voyeurisme. Car c’est bien à l’ombre de ses mots que se dévoile le cauchemar vécu par les garçons de Nickel.

Le livre parle de soumission, de corruption, d’acharnement. Met en scène des bourreaux, des meurtriers. « Ici, les criminels violents étaient du côté du personnel. » Fait état de tortures et de sévices, de maltraitance, de haine raciale. De malchance et d’injustice. D'un mauvais endroit au mauvais moment. Mais jamais l'auteur ne décrit véritablement l'horreur, ne fait preuve d'impudeur ou ne plonge le lecteur dans la réalité glauque ! 

Ce roman est une fiction largement inspirée de la véritable histoire de la Dozier School for Boys de Floride, fermée en 2011, et c’est bien pour ça qu’on a froid dans le dos en imaginant tout ce qui n’est pas dit, ce qui n'est pas écrit.

« C’était un endroit parmi d’autres, mais s’il en existait un, alors il en existait des centaines, des centaines de Nickel […] comme autant d’usines à souffrance disséminées dans tout le pays. »

Se faisant depuis quelques années déjà le porte-paroles de l’histoire afro-américaine, l’auteur nous offre un bel hymne à la résilience, à moins que ce ne soit l’odyssée de la résignation ou celle de « la capacité à souffrir ».

 

Je n’ai pas été bouleversée à proprement parlé, le récit reste pour moi un peu trop lisse, manque de vie ; un comble lorsque l'on traite d'un sujet aussi grave. Le final ne m’a pas non plus emportée.

Je salue cependant le talent de l'auteur. Et souligne l’incontestable portée du sujet, ainsi que l’intérêt des nombreuses citations du Révérend Luther King. « Les ténèbres ne peuvent pas chasser les ténèbres, seule la lumière le peut. La haine ne peut pas chasser la haine, seul l’amour le peut. »  

Interpelée, émue à travers certains passages, j’ai surtout le sentiment d’avoir levé un voile, réalisé que bien des endroits dans le Monde ont été et sont encore le théâtre de l’insoutenable, de l’inacceptable.