Né d'aucune femme

Franck Bouysse

C’est un titre que j’avais sur ma liste, découvert sur un groupe de lecture il y a quelques semaines, et que l’on m’a ramené de France le mois dernier, parmi d’autres livres, encore introuvables ici. J’avais envie de connaître cet auteur maintes fois récompensé, sans savoir pour autant à quoi m’attendre. Quelle claque !

L'histoire :

Avec l’aide inespérée d’une infirmière et la complicité d’un prêtre, les cahiers de Rose, jusque-là bien cachés, parviennent à quitter l’asile. Ainsi, au travers de ses journaux intimes, son histoire entière sera découverte ; maudits secrets, destins brisés.

Mon avis:

Ce que je suis obligée d’écrire en premier – et c’est une parenthèse – c’est le trouble dans lequel je me suis retrouvée au fil de la lecture, pour une raison bien particulière liée à mon œuvre à moi ! Je n’en dirai bien évidemment pas davantage, si ce n’est la présence d’une étrange sensation, une connexion de pensées. Vous comprendrez bientôt.

 

Si l’on s’en tient au résumé de la quatrième de couverture, on ne sait pas grand-chose de l’histoire, mais les critiques de presse dithyrambiques étalées sur la moitié de la page suffisent à nous convaincre de plonger dans ce bestseller. De même que la couverture nous happe et le titre nous intrigue. Mais attention, âmes sensibles, s’abstenir !

 

Au travers de la cloison ajourée du confessionnal, une mystérieuse femme prévient Gabriel, le curé de la paroisse, qu’on lui demandera bientôt « de bénir le corps d’une femme à l’asile. » Pourquoi lui faire cet aveu ? Parce qu’elle demande à l’homme d’église de récupérer les cahiers de Rose, cachés sous la robe de la défunte – lui ne sera pas fouillé –, et parce qu’elle ajoute dans une terrible détresse : « Je ne veux pas être la seule à savoir. »

Gabriel s’exécute et entame bientôt la lecture des cahiers de Rose. L’indicible, l’invivable, l’horreur absolue.

Le roman plante rapidement le décor de l’existence misérable de Rose et sa famille à la ferme, puis celui du tournant que la vie de cette gamine de quatorze ans prendra bientôt.

Au travers d’écrits couchés sur des cahiers comme autant de révélations insupportables, Gabriel découvre un bien cruel destin que celui de Rose. Une enfance à la ferme, la campagne profonde des Landes, la pauvreté, trois sœurs plus jeunes, une mère aimante mais qui ne dit pas grand-chose, un père qui considère comme tous à l’époque que quatre filles sont une punition, tant elles ne représentent pas grand-chose dans le milieu paysan qui requiert des bras d’homme pour travailler dur. Les quatre sœurs s’aiment, sont unies et solidaires ; c’est déjà ça, mais cela ne suffira pas !

 

Le style de Franck Bouysse est totalement romanesque. Ça plait ou pas !

Littéraire (peut-être trop, diront certains). Travaillé. Singulier.

Les chapitres se succèdent en alternant chaque personnage qui en devient le narrateur.

La lecture peut s’avérer parfois difficile en raison de l’enchevêtrement des phrases dans des paragraphes très denses (des pages entières sans saut de ligne), mais le lecteur parvient à s’y habituer. Très peu de dialogues sont écrits de manière classique, ils sont majoritairement insérés dans le corps du texte, pour exprimer une dimension et une résonance particulières. Ainsi, incises et conversations se fondent, mais sans jamais toutefois perdre le lecteur : surprenant, mais abouti. Qu’elles soient normalement introduites ou pas, les tirades des personnages sont concises, vont à l’essentiel, reflètent un travail pesé. Le reste du récit alterne phrases très courtes et beaucoup plus longues dans un parfait équilibre.

Les mots nous transportent, le vocabulaire est riche, poétique, subtilement choisi, à condition bien sûr d’aimer la phraséologie de l’auteur. Les descriptions de lieux et d’actions sont maîtrisées, comme les retranscriptions des pensées et sensations, même si (petit bémol) elles sont souvent surchargées à mon goût. Les paroles et agissements de certains protagonistes sont à la limite du supportable et le lecteur a la nausée. Et pourtant, jamais l’auteur n’en fait trop ni ne franchit les limites du réalisme.

Franck Bouysse est d’une justesse élégante, époustouflante, mais crue.   

L’on tourne les pages sans jamais lâcher l’histoire et ce qu’elle nous confesse, parce que la trame est bien construite et l’intrigue nous tient en haleine.

 

Une plume puissante et addictive, âpre mais ô combien délicate.

Ce roman est sombre mais lumineux. Poignant mais révoltant.

On est bouleversé par le récit que la fin couronne majestueusement et l’on ne peut que saluer la prouesse de l’auteur !