Les victorieuses

Laetitia Colombani

Les romans de cet auteur sont courts, très bien écrits et construits. Après La tresse, une formidable ode aux femmes et à leur courage, Les victorieuses est une même gifle d’émotions, une poignante leçon d’humanité. Un beau roman, une belle histoire où les femmes occupent encore et toujours la place centrale.

L'histoire :

De nos jours. Solène est une brillante avocate ne vivant que pour son métier, ses clients. À la suite d’un échec cuisant et des conséquences dramatiques pour son client de la décision injuste et trop sévère d’un juge, sa vie bascule. Un autre verdict tombe : burn-out. Solène accepte alors sans grande conviction une mission bénévole d’écrivain public auprès des résidentes d’un foyer au cœur de Paris, le Palais de la femme.

Un siècle plus tôt. Blanche Peyron, vouée corps et âme à l’Armée du Salut, œuvre en faveur des plus démunis et des femmes exclues de la société des années 20. Un modèle exemplaire de courage et de détermination.

Mon avis:

Quelle claque ! L’auteur dresse une galerie de portraits d’une rudesse bouleversante. Solène, sa vie gâchée, passant de ses combats au Palais de justice aux rencontres singulières au Palais de la femme. Blanche, animée d’une force peu commune, qui nous enveloppe de son énergie à toute épreuve et nous emporte dans les bas-fonds du Paris du début du siècle. Hier et aujourd’hui, la même misère, les mêmes maux, la même injustice.

L’auteur nous décrit la souffrance, l’insoutenable, le cauchemar de ces femmes d’aujourd’hui tentant de donner un sens à leur vie d’après quand celle d’avant n’a été que dénuement, bassesse, prostitution, viols, coups… Et quelle écriture sensible et juste que celle de Laetitia Colombani décrivant l’horreur du sort réservé aux femmes africaines dans leur pays, ou le Paris de l’après-guerre et ses français dans la rue. « Le ventre de Paris abrite en son sein d’obscurs recoins où le malheur s’entasse, dans la crasse et le froid. » « Autant de victimes de la crise du logement, que la ville recrache sur ses pavés glacés. » « Il sait le désespoir, la faim des mères qui errent, le ventre vide d’avoir cédé leur seul morceau de pain à leurs petits. »

 

L’une redescend subitement sur terre et prend conscience que les résidentes du foyer, souvent réticentes, voire détestables, sont humaines, possèdent une histoire, un vécu, un cœur. Elle réalise qu’elle « est venue soigner sa dépression auprès de plus malheureuses qu’elle. » « […] elle n’est pas venue ici pour aider ces femmes, mais pour se faire du bien. » Alors, elle s’investira, complètement, et nouera des liens forts avec celles-ci.

L’autre relève les manches pour changer les conditions de vie des femmes réduites à la mendicité et donnerait tout ce qu’elle a (et qu’elle n’a pas) pour les sortir de là. Elle ira jusqu’au bout, Blanche, et sera la fondatrice du refuge pour toutes ces femmes, rue de Charonne, les menant de la détresse absolue à l’espoir.

 

Les mots de l’auteur réveillent, résonnent et raisonnent, percutent, écrasent. Ils sont la réalité, le raz de marée, l’écorchure dans nos petites vies bien rangées. Mais ils sont aussi l’espoir, la perspective, la lumière.

À la page 146 du Livre de Poche est évoquée une fable de Pierre Rabhi (romancier écologiste algérien), une courte histoire de huit lignes, qui résume toute la puissance de la solidarité et de la fraternité, toute la nécessité de la contribution de chacun, à quelque niveau que ce soit, au sein d’une société malmenée.

Écrit avec un grand talent, ce roman parle de violences, de rejets, de ruptures sociales. Il interpelle et remue, les mots y sont choquants, crus… et si réels. Mais ils sont beaux, aussi ! Et derrière ces lignes de cruauté, nos cœurs battent, nos lèvres sourient, nos âmes sont touchées, profondément émues.

L’on y découvre l’extraordinaire vie de Blanche Peyron à qui l’auteur rend un hommage vibrant. Le développement de l’Armée du Salut. La fondation du Palais de la Femme, ce centre d’hébergement toujours en activité aujourd’hui.

 

Ce roman est un petit bouquin bien trop vite lu qui offre pourtant un condensé d’informations et d’émotions. Un coup de cœur.

Bravo, Madame Colombani !