Les armoires vides

Annie Ernaux

Je ne connaissais pas l'auteur (oui, bon, la lacune est réparée, OK !) mais la couverture m'interpelait, le titre sonnait bien, la quatrième de couverture remplissait bien sa fonction.

Auteur de nombreux romans, Annie Ernaux est, entre autres, agrégée de lettres modernes, et Les armoires vides est son premier roman (1974).

Comme je veux continuer de remplir ma bibliothèque, et vu que ce que je trouve ici en ce moment est très limité, je n'ai pas fait la difficile et j'ai acheté.

Eh bien, je suis heureuse de vous dire que, passée une écriture un tantinet oppressante, ce roman est une belle découverte.

L'histoire :

Le résumé comme présenté sur le livre est un extrait du texte :

"Ça suffit d'être une vicieuse, une cachottière, une fille poisseuse et lourde vis-à-vis des copines de classe, légères, libres, pures de leur existence... Fallait encore que je me mette à mépriser mes parents. Tous les péchés, tous les vices. Personne ne pense mal de son père ou de sa mère. Il n'y a que moi."

Mon avis:

Même si au final, je ne trouve pas que le morceau choisi soit forcément le meilleur pour définir le récit, il a le mérite de dévoiler sans filtre le style et de planter un décor qui dérange. Ce roman installe dans le ventre une boule qui grossit au fur et à mesure des questions qu'il pose. Un témoignage cruel, froid, violent, conté à toute vitesse, en un seul bloc, au moyen d'un enchaînement de phrases, courtes et moins courtes, dont le sens n'est pas toujours saisissable à la première lecture. Ni chapitres ni paragraphes, pas de sauts de lignes ; aucune pause n'est possible, on ne respire pas. Les dialogues n'en sont pas, noyés entre des guillemets que l'on ne voit même plus, et le plus déroutant, peut-être, est le mélange permanent entre le présent et le passé, le changement de temps d'une phrase à l'autre est un peu particulier. 

Si avant même de pénétrer dans le fond, le lecteur n'est pas rebuté par la forme, c'est gagné !

Parce qu'ensuite, on est plongé – direct – dans le monde crasseux et puant des péquenots, grossiers soûlards, lorgneurs obscènes, dans la vie de Denise Lesur, fille de l'épicière et du cafetier. Annie Ernaux, ou plutôt Ninise (la narratrice) ne nous ménage pas et nous sert du lourd... et du divin ! Enfant, adolescente, étudiante ; de l'insouciance à l'écoeurement... la haine. Et pour quelle raison, exactement? Parce que Denise exècre son milieu et méprise ses parents pour n'être que de petits commerçants de quartier. Au fil des ans, le fossé se creuse entre les ratés issus du milieu bien trop populaire qu'est le sien et les riches de tout, y compris du savoir, que sont les bourgeois. S'en sortir, fuir les siens, cet endroit insupportable et honteux ! Les mots sont durs, âpres, vulgaires, bruts, jetés sur le papier comme une louche de bouffe dégueulasse dans une gamelle en métal. On avale plus qu'on ne lit et surtout, on ne lâche pas ! Le style est travaillé, le lexique est soigneusement choisi dans la gamme allant du riche vocabulaire à l'argot dégoulinant, on est littéralement englouti, même si – soyons honnête – la lecture est aussi addictive qu'elle peut être pesante !

On ferme le livre, on reprend son souffle et on se demande combien de temps il nous faudra pour chasser les images et les mots crus ; pour se laver du vomi, des odeurs de pisse et de merde ; se défaire du récit poignant de la vie d'Annie, euh pardon ! de Denise ; se remettre de cette brutale déchirure sociale... afin de reprendre sa vie.

Bravo !