Le voile noir

Anny Duperey

C’est la curiosité qui m’a poussée vers ce livre, l’intérêt pour la comédienne, aussi ; la découverte de son histoire qui m’était inconnue et de celle de son père, le talentueux photographe Lucien Legras. La couverture m’a immédiatement attirée.

À sa sortie en 1992, j’avais dix-sept ans, ne lisais pas, et la vie d’Anny était bien loin de mes préoccupations. C’est avec une certaine maturité que ces 254 pages de papier glacé doivent être abordées, tant elles sont denses et lourdes de sens, de souvenirs, de douleur.

L'histoire :

Anny a huit ans, sa sœur six mois, lorsque leurs parents les quittent, victimes d’un tragique accident domestique, chez eux et en présence de leurs deux filles. Durant des années, tout est occulté, rejeté, voilé de noir pour la narratrice. Et puis, arrive ce jour où, trente-cinq ans après, elle se décide à ressusciter les photos de son père jusque-là enfermées dans le « tiroir-sarcophage ». Tout ressurgit alors avec violence et… une certaine forme d'empirisme.

Mon avis:

En même temps que l’on découvre la triste réalité, l’enfance volée, la séparation des deux sœurs, l’adolescence d’Anny dans sa famille paternelle, ses mots, ses maux… l’on pénètre dans l’univers photographique du père, Lucien Legras, libre et passionné, goulument nourri de son art, dans les premières années de sa vie écourtée. Les photos sont magnifiques ; c’est aussi – je dois le dire – ce qui m’a poussée vers ce livre. La puissance du noir et blanc comme un révélateur de la nostalgie (qui ne peut être que noire et blanche), les jeux de lumière, les prises de vue, les angles, les paysages dans la brume, les reflets dans l’eau, et puis, les visages. Sombres, tristes, fermés, mélancoliques, sans expression ; pauvres sourires derrière l’ennui ou l’emprise matriarcale. C’est au travers de ces clichés parlants que l’auteur observe, décrit, revit ses souvenirs extirpés du plus profond de ses entrailles… se souvient, ou tente de se rappeler.

Ça fait mal. Ça remue. Ça surprend, aussi.

Le regard de l’auteur sur les protagonistes de son existence est raide, intransigeant, tranchant.

L’écriture est parfois complexe, alambiquée, l’enchaînement des mots, des phrases, ne laisse pas vraiment le lecteur respirer et les paragraphes sont denses, brutaux. Il faut s'approprier le style, certes, mais l'on est séduit, voire intrigué par le sujet, et l'on ne peut lâcher l'ouvrage.

 

Anny Duperey n’a aucun souvenir de ses huit premières années : « Aucun visage, aucune parole, aucun trait de caractère de ceux qui furent mes proches. Ma mémoire a gommé tout l’humain de mon enfance. » Et seuls quelques stigmates flous forment les suivantes. Les photos – visages et lieux – capturés par son père font donc peu à peu échos, laissant le passé se dessiner, le voile noir se lever. Les clichés sont le fil conducteur de cette autobiographie, une chronologie des souvenirs, la reconstitution d’un lourd passé.

Anny Duperey, en grandissant et apprenant à vivre sans EUX, n’a à priori aucune forme de sensibilité, d’émotions, de douleur liée à la disparition de ses parents. La vie les lui a arrachés, et pour elle, il s'agit tout simplement d'un abandon. Le passage où quelques mois après le drame, sa grand-mère paternelle (qui l’élève alors) veut s’assurer qu’elle n’est pas ce « monstre d’insensibilité » est parlant : il a alors permis à la vieille femme d’être rassurée et à la petite Anny de reconnaître qu’elle « sentait quelque chose . » Début du déclic.

Il y a aussi ce passage où Anny nous confie que le regret de la mort de ses parents ne fut plus jamais néfaste. « Bien au contraire, j’avais appris à m’en servir, voire à me vanter de mon état d’orpheline comme d’une originalité. Je parlais de mes morts, à l’occasion, brutalement, sèchement détachée. J’en riais. J’en riais énormément. » Oui, on peut être choqué !

Ou encore le chapitre La lettre sans réponse où elle explique que tous les gens ayant connu et aimé ses parents représentaient finalement un danger pour elle. Elle qui a très longtemps laissé ce voile noir et opaque sur son esprit : « Danger. Ne pas toucher. Ne pas remuer. Ne pas connaître… »

Et puis, il y a toutes les fois où l’auteur parle de sa mère – parfaitement inconnue, pourtant. Totalement oubliée – comme d’une femme seule, malheureuse, ayant cherché toute sa courte vie à fuir son existence.  Une « petite âme close derrière l’opacité de son regard. » Elle décrit les images de cette femme avec analyse et précision ; elles l’émeuvent et l’effraient, avant de lui renvoyer simplement une vérité occultée si longtemps, un détail physique flagrant : les yeux, le regard que cette femme a légué à sa fille. On a le sentiment alors que la narratrice s'autorise à l'aimer, la regretter.

Au fil des pages, la narratrice se dévoile, se livre, et le lecteur comprend alors combien le parcours a été difficile, douloureux, pour l’orpheline bien ancrée dans le déni jusqu’à ses trente ans.

« […] tombée […] du haut de mon indifférence royale, ayant reconnu ma volonté de non-attachement comme un mensonge à moi-même […] »

 

Cette critique est incomplète, bien sûr, tant le livre recèle d’éléments, et tant je ne souhaite pas vous en dire davantage, mais pour le résumer, je parlerais d’émotions froides, mais d’émotions quand même. D’histoires, de récits, de détails appartenant à chaque superbe cliché que l’on parvient alors à observer différemment, détachant l’esthétisme du contenu intime de celui-ci.

Sont traités, entre autres, dans ce roman autobiographique, avec pudeur et justesse : le pouvoir de la souffrance, les rapports familiaux, le sentiment d’abandon, d’injustice, l’autoprotection, le déni, le refoulement, l’indifférence, la résilience, le pardon…

 

Chapeau, Madame Duperey !