Le cri de la mouette

Emmanuelle Laborit

Emmanuelle Laborit est une actrice et écrivaine, née sourde en 1971 à Paris. Sur la base des vagues souvenirs de son succès pourtant immense sur les planches en 1993 dans Les enfants du silence et qui lui a valu le Molière de la révélation théâtrale, j'ai dépoussiéré Le cri de la mouette (enfoui dans ma bibliothèque, comme oublié) pour découvrir l'histoire vraie de cette femme, son univers de silence, son parcours atypique, son combat. Il faut dire qu'à l'époque de la parution je passais mon bac, et mes préoccupations culturelles se limitaient au programme de révisions en français et en philo (coefficient 5, bon sang !)

L'histoire :

Le témoignage bouleversant d'une jeune fille qui – à vingt-deux ans – raconte enfin son combat. Son enfance de silence, ses cris de mouette pour exister, son incompréhension totale face au rejet du monde des entendants et au refus d'autoriser aux sourds de s'exprimer autrement qu'en parlant, puisqu'il n'existe alors qu'une seule façon de le faire, et tant pis pour ceux qui n'y arrivent pas.

Mon avis:

C'est la curiosité qui m'a poussée à découvrir l'histoire d'Emmanuelle. Ce livre était un bon moyen de percer le mystère du monde des malentendants ; subitement très intriguée, j'ai voulu le comprendre. Mission réussie ! Enfin, si tant est que l'on puisse prétendre se mettre à la place des sourds, nous, les entendants !

Ce roman autobiographique explique, informe, décrit, révolte et fait sourire. 

" [...] mais le mur invisible qui me séparait des sons correspondant à ces mimiques était à la fois vitre transparente et béton." J'ai immédiatement été aspirée dans ce monde étrange, cherchant à percevoir ce que les sourds – de naissance, de surcroît – pouvaient bien ressentir en grandissant, en réclamant toute leur vie le droit à la parole. L'auteur explique sa lutte pour exister, se faire entendre. Parce que oui, c'est une lutte sans merci dès lors que l'on réalise faire partie de "l'autre monde". La vie de la narratrice est une succession d'incompréhensions, de situations de solitude profonde et de détresse.

Scolarisée dans une école oraliste et suivie par un orthophoniste, la fillette doit apprendre à parler, émettre des sons que l'on appelle "mots", et se forcer ! Elle déteste ça et nous, lecteurs, on la comprend ! Si, si !

L'apparition de la langue des signes, alors qu'Emmanuelle n'a que sept ans, lui ouvre une fenêtre inespérée sur la communication du monde qui l'entoure. On lit le soutien de son père, la complicité sans faille de sa soeur Marie, son alliée de toujours, les peurs de sa mère... Mais l'apprentissage sera semé d'embûches. Puis Emmanuelle grandit vite, trop vite. Elle revendique l'indépendance, l'autonomie, l'inconscience de ses actes d'adolescente, sa mise en danger dans ses fréquentations. On a peur pour elle, on frissonne avec elle, on tremble à la place de ses parents, on s'insurge contre le système social, administratif et scolaire inadapté (ou totalement aveugle ! un comble !) ajoutant aux difficultés de vie des sourds de nombreux obstacles révoltants. Le récit nous emporte à une vitesse vertigineuse dans le spectre de la vie d'une enfant qui a tant de choses à dire mais ne le peut pas, d'une adolescente qui brandit son activisme et son indiscipline comme un bouclier, d'une adulte brillante qui parvient enfin à la victoire, une belle revanche sur la vie.

L'écriture est simple mais chaque mot en cache des dizaines d'autres, chaque émotion est vécue avec un extraordinaire réalisme, chaque épreuve pour l'auteur l'est aussi pour le lecteur.

Un livre que je conseille à tous, un poignant témoignage qui remue, fait réfléchir et nous donne envie d'applaudir, comme on l'aurait fait lors de la septième nuit des Molières, le 5 avril 1993 !