It's a sin - Une claque monumentale ! 

Mini-série britannique de cinq épisodes diffusée cette année.

It’s a sin raconte l’histoire d’une bande de jeunes issus de milieux sociaux moyens et d’horizons géographiques différents, fraîchement débarrassés du carcan familial, venus s’installer à Londres au tout début des années 80. Bien décidés à vivre pleinement leur homosexualité et à profiter d’une furieuse liberté, cette nouvelle vie est pour eux une chance inouïe de multiplier les rencontres et découvertes tout en intégrant le monde du travail, synonyme d’autonomie.

Entre autres protagonistes, les joyeux colocataires sont : une actrice (la seule présence féminine) et un acteur en devenir, un barman nigérian, un vendeur de tailleur gallois, un instituteur indien ; tous très attachants.

 

It’s a sin, c’est le milieu gay du Londres sexuellement libéré, la promesse d’une vie débarrassée de tous les tabous !

Les images, les fringues, l’ambiance si spécifique de cette décennie, le jeu des acteurs – impeccable et réaliste –, et surtout l’excellente bande son replongent tous ceux de ma génération directement dans les plus belles années de leur jeune vie d’adulte, les sorties, les potes, les flirts. Bien sûr, l’atmosphère résolument gay (et ses scènes intimes plutôt crues) est un tantinet éloignée des souvenirs que les hétéros gardent de leur jeunesse, mais tous les ingrédients y sont cependant !

Le décor est donc joyeusement planté et le spectateur oscille entre Friends et L’Auberge espagnole.

 

Puis – et c’est bien le thème de la série –, le VIH fait son apparition et vient heurter l’insouciance collective.
Si l’on a conscience, nous, spectateurs du XXIe siècle, que cette jeunesse libre vivait alors les dernières heures d’une époque qui ne serait ensuite plus jamais la même, eux ne savent rien - à ce moment là - de la terrible réalité : « l’avant » sida.

Car il est bien là le message principal : l’ignorance !

En effet, le regard immédiat des protagonistes sur ce nouveau syndrome est d’abord lointain, indifférent, pour se transformer rapidement en déni et devenir enfin une triste et pathétique semi conscience, bien trop tardive, parce que le mal est fait.

La série met ainsi en lumière la rapidité à laquelle tout ceci se déroule – sur très peu d’années – dans l’impuissance générale liée à la méconnaissance.

La vitesse de la contagion est horrifiante, l’hécatombe des décès dévastatrice.

 

La série nous oblige alors à nous demander si l’on doit en vouloir à tous ces gays pour leur manque de lucidité, lorsque l’on réalise toutes les absurdités véhiculées sur le sujet à l’époque. Les origines du mystérieux virus qui ne toucherait à la base que les oiseaux ; les remèdes miracles pour s’en débarrasser, comme avaler de l’acide ; tout ce que l’on ne savait pas et que l’on n’avait surtout pas moyen de savoir ; tout ce qui était tu, caché ou tout simplement non pris au sérieux par les instances politiques et médicales, puis par la population ; tout ce qui était là, sous les yeux de chacun, mais qu’aucun des responsables scientifiques n’avait l’intention de comprendre ou d’expliquer, parce que la « cible » que la maladie semblait viser représentait une communauté dont la société ne voulait pas ! Le sida était une punition, une honte, une réponse divine et moralisatrice pour la collectivité gay, leur cancer à eux ! Comment pouvaient alors répondre les homosexuels jugés coupables ? Comment pouvaient-ils avoir conscience d’être « à risques » en ignorant totalement que multiplier les partenaires multipliait dans le même temps la transmission et la contagion ?

C’est parce que nous sommes aujourd’hui parfaitement informés que ces questions sont choquantes à nos oreilles, mais la série explique de manière aussi réaliste qu’affligeante à quel point la gravité de la situation mondiale était alors largement minimisée pour en réduire l’aspect scandaleux.


Quid, alors, de l’attitude suicidaire des homos continuant à « se faire du bien » ou à faire n’importe quoi, sans protection, malgré la menace pourtant déjà évidente au-dessus de leur tête ?

Quid du discours de Ritchie, dans une scène comique, qui réfute totalement l’existence de ce virus, « arnaque des labos » qui ciblerait la lettre H... ?

Quid des agissements des premiers « positifs » au VIH qui continuaient de contaminer leurs partenaires, en toute conscience, version roulette russe ?

 

Évidemment, la série aborde le rejet de l’homosexualité. Au sein des familles, mais aussi de la société tout entière. L’abandon, l’exclusion des gays, leur exode vers les grandes villes pour fuir un mal-être intime et/ou le regard de condamnation que parents, frères et sœurs poseraient sur eux s’ils savaient. Le fait que l’histoire se déroule à Londres renvoie au téléspectateur toute la difficulté, à l’époque, d’être libre de vivre sa sexualité ailleurs qu’en milieu urbain et anonyme. L'on imagine aisément les mêmes de quotidien débridé à Paris. À ce rejet s’ajoute celui de la maladie lorsqu’elle envahit le monde : les « touchés » meurent seuls pour la plupart. Coupables. Déshonorés. Impurs.

Dans le dernier épisode, une infirmière désemparée confie, en parlant d’un patient à un stade avancé que personne n’a jamais visité, que c’est « de honte » qu’il est en train de mourir, plus que de la maladie.


It’s a sin, c’est aussi le choc, la brutalité des faits et des comportements qui entouraient la situation de l’époque : la mise à l’écart de Colin, son isolement dans une chambre d’hôpital et l’atteinte à sa dignité ; les formulaires administratifs (comme celui de la banque pour l’accord du prêt de Ritchie et Jill) aux questions douteuses sur les pratiques sexuelles des emprunteurs ; la bibliothèque de l’école où Ash enseigne qu’on lui demande de vider de son moindre contenu en rapport avec l’homosexualité, etc.

On a du mal à imaginer que tout ceci ait pu exister, et pourtant !

 

Il y a dans cette série de l’humour, des scènes de joie, de rires, de grande humanité, et des scènes de désolation, de tristesse absolue qui m’ont évidemment tiré les larmes. Si la série montre bien que la séropositivité a vite représenté la condamnation à mort, elle affiche aussi une petite lueur d’espoir, celui de défier la maladie et l’issue fatale ! Même si la peur accompagne l’inconnu, l’optimisme et l’espérance sont de mise lorsque l’on ne sait rien d’une problématique de cette envergure ; et c’est humain ! Cet espoir s’effondre néanmoins rapidement, puisqu’à l’époque et sans aucun traitement, le VIH se transformait quasi instantanément en sida qui emportait ses patients en quelques mois à peine.

 

Que dire de la fabuleuse Jill ? Si ce n’est qu’elle est LE rayon de soleil de la série. Seule fille dans ce groupe d’amis, hétéro de surcroît, elle est leur alliée la plus précieuse et la plus impliquée dans la lutte contre l’homophobie et pour l’avancée de la recherche médicale sur le sida ! Sans préjugé aucun, elle veut comprendre, aider. Elle milite, défend, protège, accompagne, soigne, pleure… Leader du premier mouvement de rassemblement des homos dans les rues de Londres, elle réclame au milieu des manifestants de l’aide de la part d’un gouvernement buté (dirigé par Thatcher), des réponses aux questions essentielles pour mieux affronter la maladie, tout simplement. Elle est un hommage à toutes les Jill !

 

It’s a sin, c’est l’explosion mondiale d’une jeunesse en plein vol, relatée au travers d’une joyeuse bande d’amis qui voit ses membres partir les uns après les autres, mais dont les « survivants » restent unis jusqu’au bout. C’est l’histoire d’un fléau qui concerne tout le monde et peut toucher du plus extraverti et exubérant jusqu’au plus timide et sérieux.

 

D’un grand réalisme, la série révèle la brusque apparition de ce syndrome aujourd’hui bien connu à travers les yeux de cette génération 80, bornée, inconsciente, insouciante... terriblement humaine.

 

Puissant. Bouleversant.