Ce qu'il faut de nuit

Laurent Petitmangin

Ce roman de mon circuit de la Bibliothèque Orange est une belle révélation déjà de nombreuses fois récompensée. Entre autres : Grand Prix du Premier Roman, prix Stanislas 2020, prix Feuille d’or des Médias 2020, prix Georges Brassens 2020, etc. Je confirme, il fiche un coup !

L'histoire :

Dans le milieu ouvrier lorrain, une famille qui s’aime, deux frères proches et complices. La maman bientôt emportée par la maladie et le papa cheminot qui doit prendre seul le relais, veiller sur ses petits gars. Fus (Frédéric) l’aîné et Gillou le plus jeune. Les deux garçons continuent de grandir dans l’amour et l’attention paternelles, empruntant leur propre chemin, celui qui les mènera vers leur vie d’homme, qui devra leur faire assumer leurs choix et décisions.

Mon avis:

Pour être honnête, la quatrième de couverture n’en dit pas long et paraît même annoncer une histoire quelque peu commune. Mais comme après chacune de mes lectures, j’ai relu le résumé, et je dois bien admettre qu’il distille suffisamment d’indices pour éveiller notre curiosité, avec ce qu’il faut d’intriguant, au milieu d’un contexte qui justement se veut banal, mais peut toucher tout un chacun.

Lorsque je lis de telles œuvres, écrites sans prétention ni fioriture, avec délicatesse et réalisme, simplicité et profondeur, je ne peux m’empêcher d’associer – non sans convoitise – le talent de l’auteur et le fait qu’il signe là son premier roman. Il est des lectures bluffantes, des styles puissants.

Derrière les mots du narrateur, Laurent Petitmangin glisse quelque chose d’incroyable qui prend aux tripes : un réalisme aussi terre à terre que déconcertant. Je dis incroyable parce que très peu de descriptions de lieux ou même de scènes égrainent le roman. Pourtant, l’on ferme les yeux et l’on y est. Le lecteur peut entendre le père parler à ses fils, à ses potes de la section, au Jacky, et chanter avec lui l’Internationale ; le voir perché en haut des caténaires au-dessus des rails ; l’imaginer dans les gradins du stade de foot le dimanche pour soutenir Fus sous la pluie, la neige, le vent… tant le texte sonne juste. Dense et rapide, il s’avale avec avidité. Les dialogues sont fondus, mais l’on s’habitue vite. Les mots sont projetés sur le papier avec réalité, comme on construit un récit qui parle, qui touche. Je crois bien que c’est ça, le secret du succès de ce petit roman, l’auteur écrit comme on parle, comme on comprend sans explication. Avec une subtilité déconcertante.

On y voit quelque chose d’autobiographique, même si Laurent Petitmangin s’en défend. Une belle histoire de famille et de sentiments.

Pour autant, l’intrigue est bien là, elle bouillonne, elle fige le lecteur effrayé dans l’attente impatiente.

 

Ce qu’il faut de nuit est une pépite de simplicité pour évoquer la paternité, ses difficultés face aux choix de l’existence. Les nôtres, ceux de nos enfants, ceux des autres. Le livre parle des certitudes bousculées, des convictions ébranlées, de la part du destin dans la construction d’une vie. Le récit est limpide. Évoque l’amour inconditionnel, le soutien, l’exemple que l’on se doit d’être pour ses enfants, la transmission, l’éducation, les valeurs et les principes. Mais il nous assène aussi autant de coups à travers ce qui nous échappe ; l’incapacité, l’incompréhension, l’impuissance. La honte et la douleur. La place du pardon. L’espoir.

 

Tout au long du roman, il est finement question de politique, des valeurs de la gauche, des dangers de l’extrême droite. Et c’est bien de la dérive d’une société fragile qu’il s’agit. La spirale du fascisme qui happe et que l’on ne voit pas venir. Les doutes d’un père qui se demande ce qu’il a bien pu rater.

 

« […] on avait peut-être mieux à faire que de se mettre au cul de Le Pen […] Leurs gueules ne te reviennent peut-être pas, mais crois-moi, c’est avec eux qu’on avancera. Arabes ou pas. »

« […] un tas de commentaires où on niquait et enculait tout ce qui n’était pas pur blanc breveté. Juifs et pédés étaient les mieux servis, suivis de près par les Arabes […] »

« […] peut-être que je méritais bel et bien tout ce qui m’arrivait et que je n’avais pas fait ce qu’il fallait. »

« Que plus rien, non, plus rien de ce qui pouvait arriver ne pourrait m’apporter la moindre fierté ni la moindre satisfaction. »

 

Toute en sensibilité, retenue et pudeur, cette histoire ordinaire est belle, puissante et juste. Elle laisse au lecteur une boule au fond de la gorge, un « Waouh ! », puis le silence.

La fin est bouleversante. L’on ferme le livre… et l’on s’interroge.

 

Ce qu’il faut de nuit est un coup de cœur !